samedi 10 janvier 2009

Les plages d'Agnès

Une femme aux yeux rieurs, au coeur léger fait face à la caméra. "Je me souviens pendant que je vis". Retour sur son passé, son histoire, ses rencontres avec ses amis, sa famille du cinéma, Jacques Demy, son mari trop vite disparu à cause de cette saloperie nommée Sida. "Aimer le cinéma, c'est aimer Jacques Demy, la peinture, la famille et les puzzles".


Non vous ne rêvez pas, il s'agit bien d'un film, un vrai film plein d'intelligence, le dernier d'Agnès Varda, la réalisatrice de "Cléo de 5 à 7" (1962), de "Sans toi ni loi" (Lion d'or à Venise en 1985) et "Les glaneurs et la glaneuse"(1999). Elle a réalisé aussi trois documentaires en hommage à Jacques Demy, son époux: Jacquot de Nantes, Les demoiselles ont eu 25 ans et L'univers de Jacques Demy. Deux enfants sont nés de cette union: Mathieu Demy, acteur, et Rosalie Varda, costumière de cinéma.

Cet autoportrait qu'elle nous livre aujourd'hui, elle en est à la fois le sujet et l'auteur. Portrait d'une femme libre et curieuse. D'habitude, c'est elle qui regarde. Cette fois, c'est elle qui est regardée. Au bord des mers et des océans où elle aime marcher et contempler. La perte de mémoire est au coeur de ce film enjoué, festif, plein de jolies trouvailles, sans prise de tête. Toutes les histoires dont elle dresse l'inventaire ou qu'elle reconstitue, ne sont qu'un jeu, un puzzle de curiosités enivrantes. Le tempo est rythmé, le récit bien mené. Elle s'amuse et nous amuse.

Nous tombons sous le charme d'une grand-mère qui a photographié Jean Vilar au Festival d'Avignon, Godard (sans ses lunettes) aux débuts de la Nouvelle Vague, qui a fait faire des essais à Harrisson Ford lorsqu'il était adolescent. Elle évoque sa vie avec Demy, son amitié avec Delphine Seyrig, ses voyages à Cuba et en Chine, et quand elle prend les siens à témoin, c'est pour les inviter à danser sur la plage en costumes d'antan.


"Dans ma vie, j'ai été bien entouré. Dans mes miroirs, j'ai rencontré les autres, des autres et des plages et toutes sortes de gens. Je les ai filmé ou pas, compris ou pas, admiré", déclare-t-elle d'une voix retenue. L'émotion est palpable. Une leçon de cinéma, une leçon de vie. Avec cette énergie qui la caractérise, on ose espérer que ce film ne sera pas le dernier. Cette "petite vieille" de 80 printemps a sûrement encore bien des chose à nous dire.

mercredi 7 janvier 2009

L'appel de l'Inde (4)


A l'aube de cette année nouvelle, nous vous souhaitons d'avancer sur le chemin de la vie avec ardeur et enthousiasme. "Avançons au large", dit notre ami Indien Fr. Alwyn Dias, afin que nos projets puissent éclore et s'épanouir dans la Bonté infinie de Dieu.

"Découvrir l'autre, vivre avec l'autre, entendre l'autre, se laisser aussi façonner par l'autre, cela ne veut pas dire perdre son identité, rejeter ses valeurs, cela veut dire concevoir une humanité plurielle, non exclusive... Nul ne possède la vérité, chacun la recherche, il y a certainement des vérités objectives mais qui nous dépassent tous et auxquelles on ne peut accéder que dans un long cheminement et en recomposant peu à peu cette vérité là, en glanant, dans les autres cultures, dans les autres types d'humanité, ce que les autres aussi ont acquis, ont cherché dans leur propre cheminement vers la vérité."
Mgr Pierre Claverie (Le Monde du 4-5 août 1996)

C'est dans ce monde là que nous agirons et trouverons notre place, notre juste place. De nouvelles aventures nous attendent, sur notre terre ou sur d'autres continents. Laissons-nous emporter au gré du courant pour participer au grand mouvement de la vie.

Ainsi ne s'agit-il que de vivre
ce qui nous rencontre.
Une force secrète coule en permanence. Rejoins-la.
Il n'y a plus rien qui ne soit pas
l'essentiel.
(Christiane Singer, Eloge du mariage, de l'engagement et autre folies)


Après le temps des retrouvailles, voici le temps de l'action. Si vous souhaitez, vous aussi, participer à cette aventure que nous sommes en train de bâtir avec nos amis Indiens de l'Etat du Karnataka, rejoignez-nous au sein de l'association "Ensemble, agissons" qui verra le jour officiellement le 2 mai 2009 au coeur du Beaujolais. Merci de vous faire connaître en envoyant un bref message à l'adresse suivante figurant dans le commentaire.

Fraternellement.
Daniel et Bernadette

mercredi 31 décembre 2008

Merci!

Tamanrasset, fin de notre périple. Après un séjour de 10 jours avec nos compagnons d'aventure et nos amis Touaregs, le bilan s'impose. Avons-nous trouvé ce que nous étions venus chercher? Savions-nous exactement ce que nous cherchions dans le tréfonds de notre âme? Le désert apporte la réponse.


L'absence de pollutions, les feux qui brûlent les déchets, tout concourt au grand nettoyage. Le désert nettoie, le désert purifie.
Il purifie le corps mais aussi le mental. Il aide à faire le vide en soi. Il permet l'abandon. Entre ciel et terre, seul au milieu des étoiles, on ne peut garder que l'essentiel. L'Essence même de l'Etre. La vie et la mort se confondent pour éclairer l'unique instant, l'instant présent.

J'ai posé en moi les jalons de la paix, de la confiance. J'ai réalisé la rencontre entre deux cultures. Je me suis abreuvé à la source de vie. J'ai ancré ma demeure dans la pierre, là où s'écoule le temps. Je me suis recueilli dans le souffle du vent et j'ai entendu l'appel du sacré dans le secret de mon coeur.

Envers celles et ceux qui m'ont aidé à trouver le chaînon manquant, ma gratitude est immense.

Pour le chemin du coeur,
Merci Arnaud.
Pour la dynamique du Soi,
Merci Lily.
Pour ton amitié fraternelle,
Merci Gilles.
Pour ta présence généreuse,
Merci Corinne.
Pour ton enthousiasme décapant,
Merci Alain.
Pour ta simplicité exemplaire,
Tanemert, Entayent.
Pour ta fidélité complice,
Merci Bernadette.
Pour votre écoute attentive,
Merci les amis.
Pour ta Bonté infinie,
Merci Mon Dieu.
Pour la confiance enfin retrouvée,
Merci Daniel.

Et Merci à vous, chers lecteurs, qui m'accompagnez dans le silence de vos vies apaisées.


"L'histoire que tu vis, celle de chaque jour est simple, donc incompréhensible. Aucun livre n'en fait mention, aucune lanterne de papier ne l'éclaire. L'essentiel est dans ce que tu oublies et qui se tient devant toi. C'est par l'infime que tu trouveras l'infini, par ce calme regard sur l'ombre bleue, peinte sur une tasse de porcelaine blanche." Christian Bobin (L'enchantement simple)

lundi 29 décembre 2008

Soirée taguella





Après s'être lavé les mains, mélanger semoule et eau. pétrir la pâte dans une cuvette, puis la façonner en galette d'u diamètre de 25 cm environ. Au préalable, faire un feu sur du sable ou du gravier propre. lorsque la pâte est prête, enlever les braises, former un large trou dans le sable chaud, le lisser avec le fond de la cuvette et y déposer la galette. Un bâton sert de tisonnier.
Pour éviter que le sable qui va la recouvrir n'adhère trop à la pâte humide, il faut sécher la surface extérieure avec des brindilles de bois enflammées ou promer une gerbe d'herbe ou de fenouil.
La recouvrir de sable chaud et ramener quelques braises au-dessus. Laisser cuire à l'étouffée 15 minutes. ouvrir le four et retourner la galette. Refermer et attendre encore quinze minutes.. sortir la galette. une fois la galette hors du four, l'épousseter pour enlever le sable ou le gravier qui adhère à sa surface, puis la rincer à l'eau.
La taguella est ensuite émiettée dans une cuvette et mouillée avec un bouillon constitué d'oignons, de beurre et de légumes.




samedi 20 décembre 2008

La montagne sacrée

Il s'appelle Zbyszek Nerlevovitch. Il est polonais. "Plombier polonais", dit-il en plaisantant. Il n'a pas encore trente ans. Il était travailleur social dans les quartiers diffficiles d'une petite cité ouvrière. Il a tout quitté pour vivre une vie de prière et de contemplation aux cotés du Père Edouard (81 ans, dont 36 à l'Assekrem) et du Père Ventura. Pour combien de temps? Peut-être 5 ans. Il a remis son destin entre les mains de Dieu.


C'est lui qui nous accueille au sommet de l'Assekrem en cette fin d'après-midi de Novembre. Nous sommes immédiatement subjugué par l'assurance de sa voix et la bonté de son regard. Il nous raconte, dans un français parfaitement maîtrisé, la vie de Charles de Foucauld et l'activité intense qui fut la sienne dans cette région du Hoggar entre 1904 et 1916. Etabli entre deux ermitages: l'un à Tamanrasset, à 300 mètres d'un village de 100 habitants, dans un large cirque entouré de hautes montagnes, carrefour des caravanes en provenance du Niger, et l'autre plus sévère, l'Assekrem, à 60 kilomètres de Tamanrasset, à 2700 mètres d'altitude, dans la beauté minérale des pics déchiquetés du Hoggar avec des campements Touaregs dans les vallées voisines. Charles de Foucauld y séjournera seulement de Juillet à Décembre 1906; son assistant ne supportait plus les rigueurs de l'hiver.

Zbyszek nous invite à nous rendre à l'extrémité du piton rocheux pour admirer le coucher du soleil.


" Je suis absolument seul au haut d'un mont qui domine presque tous les autres et le noeud orographique du pays; la vue est merveilleuse, le regard embrasse le massif de l'Aaghar qui va descendant vers le Nord et vers le Sud jusqu'aux immenses plaines désertes. Dans les plans rapprochés, c'est un enchevêtrement le plus étrange de pics, d'aiguilles rocheuses, de roches à forme fantastiques et amoncelées. C'est une belle solitude que j'aime extrêmement; aux environs, il y a un grand nombre de ravins qui, dès qu'il pleut, se couvrent d'herbe parfumée, et aussitôt les Touaregs y plantent leur tente pour boire le bon lait de montagnes." (lettre de Charles de Foucauld à son ami d'enfance, 7 juin 1911)

"Il faut passer par le désert et y séjourner pour recevoir la grâce de Dieu: c'est là qu'on se vide, qu'on chasse devant soi tout ce qui n'est pas Dieu et qu'on vide complètement cette petite maison de notre âme pour laisser toute la place à Dieu seul... C'est un temps de grâce, c'est une période par laquelle toute âme qui veut porter des fruits doit nécessairement passer. il lui faut ce silence, ce recueillement, cet oubli de tout le créé, au milieu desquels Dieu établit son règne et forme en elle l'esprit intérieur... Plus tard, l'âme produira des fruits exactement dans la mesure où l'homme intérieur se sera formé en elle. (Lettre au Père Jérôme, trappiste de Notre-Dame des Neiges, le 19 mai 1898).


Charles de Foucauld n'a jamais cessé d'être un explorateur. Sa référence: François d'Assise. pour les Touaregs, le missionnaire s'est trouvé un nom d'apôtre: Abd Issa, serviteur de Jésus. Mais sa déception est grande lorsqu'il confie en 1915: "Il y aura maintenant dix ans que je dis la messe, et pas un seul converti."
Il fait construire un oratoire de 1,40m de large, de 2,10m de long, et un abri pour Paul, son compagnon. Le jour il cultive un petit potager et il travaille d'arrache-pied à son dictionnaire Touareg-Français. La nuit, il prie "dans la pauvreté, la sainteté et l'amour, en faisant au prochain tout le bien spirituel et matériel que permettent les faibles moyens et qu'inspire la charité du coeur de Jésus." (Diaire, 17 mai 1904)


A l'invitation d'Alain et Corinne, nous gravissons, à 4h du matin, le chemin qui conduit à l'ermitage. Pendant près de deux heures nous restons restés prostrés en silence, dans la nuit froide. Le jour se lève enfin et le soleil entame son lent mouvement, s'harmonisant avec les premières lueurs de l'aube. Après un temps de prière, Zbyszek nous offre le thé de bienvenue. Il nous parle de sa vie à l'Assekrem et l'immense bonheur qu'il a d'être ici avec ses frères. Nous vivons la messe au coeur du petit oratoire. La ferveur et la présence de Ventura, l'officiant espagnol, est simplement communicative. Chaque mot, chaque geste est rempli de cette vibration tellement absente de nos églises. Il termine ce temps de prière par cette simple question que chacun se pose au terme de sa vie: "As-tu aimé?" Nous sommes profondément touchés par la force des ces hommes de Dieu remplis de cette joie simple. "Ils vivent ce qu'ils disent", souligne Alain. Ils sont frappés en retour, disent-ils au cours de l'échange que nous avons avec eux, par la dignité du groupe que nous formons. La veille, plus d'une centaine de touristes, en provenance directe de Paris, étaient venus assister au lever du soleil en 4x4.


Le Père de Foucauld est mort le soir du 1er Décembre 1916, assassiné devant son ermitage de Tamanrasset, par des pillards Senoussis. Pieds et mains entravés, priant dans le silence, il est tué d'une balle dans la tête par le jeune garçon qui le gardait, au cours d'un moment de panique. Il a été béatifié le 13 novembre 2005.

mercredi 17 décembre 2008

Entayent, le sage du Hoggar

Il a vécu les grandes caravanes avec l'aîné de ses frères. 300, parfois 1000 chameaux se mettaient en route pendant de longues semaines (40 jours) pour rejoindre les Salines du Niger. Ils emportaient avec eux de l’orge, du maïs, des légumes, de la viande séchée, mais surtout du mil, en grande quantité, qu’ils troquaient contre des pains de sel. Il n'avait encore que 14 ans et le désert, surtout la nuit confie-t-il, lui faisait encore un peu peur. On racontait qu'un caravanier égaré dans le vent de sable à la recherche d'un puits avait échappé à la mort en s'abritant dans le ventre de son chameau qu'il avait dépecé pour boire le contenu de son estomac. A la tombée de la nuit, Entayent nous raconte cette épopée, à laquelle il a participé à 4 reprises, avec un brin de nostalgie.


- Allez les athlètes, on change de place.
Quand Entayent, sourire aux lèvres, lance ce bref appel dans notre direction, nous savons que le moment est venu de se mettre en chemin.

Emboîter le pas d'Entayent est un régal pour les yeux et pour le coeur. Sa démarche féline et son allure noble sont une invitation au silence. Les sandales légères qu'il porte aux pieds contrastent avec les aspérités du terrain. Son pas régulier semble comme suspendu entre terre et ciel, les deux éléments qui composent le paysage. S'il s'arrête un bref instant, c'est pour déplacer un rocher qui encombre le sentier qui sera emprunté tout à l'heure par la caravane des chameaux ou pour dresser un petit tas de pierres indiquant la proximité d'un point d'eau.


Quand il marque la pause, c'est parce qu'il a estimé qu'elle serait la bienvenue à ce moment de la journée ou qu'il veille sur les retardataires. Les temps d'arrêt les plus longs offrent la meilleure vue. La découverte du passé ou le plaisir de l'instant nous sont donnés comme des cadeaux du ciel. Un troupeau de gazelles passe furtivement, les ânes sauvages tendent l'oreille au vent et la petite fleur niche au creux d'un rocher.

D'un seul regard, il embrasse le paysage, les gens, attentif au moindre détail. Il scrute au loin la piste, les montagnes, un acacia ou un caillou en travers du chemin.Il organise dans sa mémoire un itinéraire qu'il a déjà expérimenté et qu'il reconnaît au fur et à mesure qu'il met ses pas dans ses pas anciens.
Dès que nous arrivons à l'endroit du bivouac, il va prendre des nouvelles de la caravane. Il adresse quelques mots en berbère à à ses compagnons, Il s'enquiert de l'endroit où les chameaux pourront refaire leurs forces durant la nuit, il donne un coup de main pour monter la tente ou la fixer avec des grosse pierres, il répare un lien en usant des ses orteils comme d'un outil précieux.


Il parle peu. Aucune action, aucun geste ne paraît superflu à cet homme de 68 ans (il est né en 1941, m'a dit son fils Slimane lors d'une conversation au coin du feu). Il parcourt le désert depuis l'enfance. Ses quatre garçons travaillent avec lui. Même quand il frappe d'un coup sec un chameau pour lui donner un ordre, le geste est juste parce qu'il s'accorde avec la vérité de l'instant.

Il ne délivre aucun message. Comme le dit si bien notre ami Karl:
"Sa démarche est une leçon de vie : parfaitement régulière, il ne dépense pas une once d’énergie plus que nécessaire et il est infatigable. Mais ce qui est le plus marquant chez lui ce sont ses qualités humaines : l’attention à l’autre, la disponibilité, la patience, la gentillesse. En le regardant on a une illustration vivante de ‘"faites ce que vous paraissez faire" : quand il marche il marche, quand il s’occupe de la caravane, il s’occupe de la caravane … Aucune précipitation mais ce qui doit être fait est bien fait." Avec lui, les gestes simples sont beaux.

Quand notre amie Annick, en fin de parcours, est victime d'une luxation du genou, il la porte sur ses épaules, il la met en selle sur son meilleur chameau, il lui masse la jambe avec un onguent dont il a le secret.


De temps à autre il s'offre un petit peu de repos. 4 fois par jour, discrètement, il se tourne vers la Mecque pour effectuer discrètement sa prière. Sa bonté n'a d'égale que sa jovialité. Quand quelqu'un lui demande s'il n'est pas un peu las de voir toujours le même paysage, son visage s'illumine encore davantage comme pour mieux dire combien il aime cette terre dont il est aujourd'hui l'un des derniers témoins. Même s'il espère secrètement que ses fils Slimane et Abdelkader prennent la relève, il sait que le portable a changé le rapport au désert et que rien ne sera plus désormais comme avant.

Certains oseront le rapprochement avec Swamiji Prajnanpad. Non que les deux hommes aient une apparence physique semblable. Simplement cet homme porte en lui toute la sagesse des hommes. Si Dieu le veut, nous nous reverrons. Inch Allah!

dimanche 14 décembre 2008

Dialogue avec la lune

Dans le monde arabe, la lune est de sexe masculin et le soleil de nature féminine, car pour ces peuples nomades et caravaniers, c'est la nuit qui est douce et reposante, propice aux voyages. N'est-elle pas dans le Coran, l'un des signes de la puissance d'Allah? Symbole de transformation et de croissance, symbole du temps qui passe, la lune évoque métaphoriquement la beauté et la lumière dans l'immensité ténébreuse. C'est la sensibilité de l'être intime livré à l'enchantement silencieux de son jardin secret. La lune éclaire le chemin.


Tout a commencé par un rêve. Hisser la grand voile sur l'océan des possibles.
Réveil au milieu de la nuit. Il fait encore clair. Dans deux jours, la lune sera totalement pleine. J'enfile quelques vêtements chauds (les nuits sont particulièrement fraîches à cette période de l'année) et je m'assoie, face à la lune, sur un énorme rocher plat. De cet observatoire, les tentes se confondent avec les énormes rochers en contre-jour. Je regarde la lune et la lune me regarde. Je songe à Prévert et à Michel Morin, le Petit garçon de la lune "qui souriait très souvent la nuit en dormant parce que, lorsqu'il y avait la lune, il était content".
- L'esprit souffle où il veut, semble-t-elle me dire dans son bel habit de lumière.
Mu par une force inconnue, je me redresse et mes pas me guident dans un mouvement concentrique. Je m'arrête au centre du cercle. Mon ombre se projette sur la barrière de rochers infranchissables. Me viennent à l'esprit les paroles d'une chanson de Jacques Higelin: "Je ne suis qu'un grain de poussière dans l'immensité du désert". La lune susurre dans mon dos:
- Va où le vent te mène, va où te guide tes pas, sans peur du lendemain".


J'avance prudemment au milieu des rochers et je parviens à tâtons sur une deuxième plate-forme qui surplombe l'oued et le campement. Je contemple la lune qui jamais ne change. Très lentement elle s'efface derrière la montagne, laissant derrière elle un halo lumineux qui découpe l'horizon.
- Va, tout va bien, ne t'inquiètes pas, je reviens demain, me souffle-t-elle dans un dernier regard.
Comme par enchantement, un avion surgit dans la nuit comme s'il courait après la lune. Lentement j'amorce la descente en prenant garde aux cailloux qui s'échappent sous mes pieds. Mes pas me guident cette fois du centre vers la périphérie. Mon coeur est rempli d'un immense bonheur. Je viens de vivre une expérience extraordinaire, l'expérience de la Présence intemporelle, la Présence de Celui que je ne savais pas nommer, je veux dire Dieu.


Deux jours plus tard. Je passe la soirée autour du feu de bois avec mes amis Touaregs. Je me réveille à nouveau au milieu de la nuit. La lune est cette fois complètement pleine. Je sors dans la nuit claire, l'appareil photo en bandoulière. Je m'éloigne du campement. Seul le rideau de montagnes souligne l'horizon lointain d'un bleu profond. La lune impose sa Présence. Je saisis ces instant magiques jusqu'à l'effacement total de la lune. L'émotion m'envahit. Je pleure à chaudes larmes et demande pardon à Dieu pour l'avoir si longtemps oublié. Mon bonheur est total.
Je passe le restant de la nuit à écrire. Je ne ressens aucune fatigue. Déjà le jour se lève sur le petit Paradis. Depuis cette rencontre, j'ai le sentiment d'avoir enfin trouvé la chaînon manquant à mon existence. Je sais que je ne serais plus jamais seul.

"Celui qui contemple les fenêtres du Bon Dieu ne s'ennuie pas; il est heureux." (Milan Kundera)

jeudi 11 décembre 2008

Partage entre amis

- Salam aleïkoum!
- Aleïkoum Salam!


Tels sont les premiers mots prononcés au petit matin quand vient l'heure du petit déjeuner et que nous approchons de nos amis Touaregs assis autour du feu. Comme si la rigueur de la nuit n'avait laissé aucune empreinte sur leur visages souriants, ils sont prêts à accueillir une nouvelle journée. Ils ont au fond des yeux l'amour du désert qui les fait vivre.


Chaque matin, Entayent (ou Corinne) me refait le chèche. Un pan sur le front, des plis bien ordonnés, des bandes larges et aplaties, un pan impeccable sur l'arête du nez et de la bouche, voilà le secret d'un beau chèche que l'on porte fièrement. La nécessité de porter un voile pour se protéger de la poussière et de la sécheresse de l'air est la raison généralement invoquée pour expliquer cette pratique ancestrale. Mais pour les Touaregs, le port du chèche est aussi un repère social, un signe d'élégance.


Si le grand animateur de nos journées reste le désert lui-même, nous avons l'immense chance d'être accompagné par Corinne et Alain. Un jour de 2005, Corinne a ressenti le besoin de retourner sur la terre de ses ancêtres. Seule d'abord, puis avec ses enfants. Le génie de la vie l'a conduit à organiser depuis deux séjours par an (en avril et novembre) pour celles et ceux qui souhaitent vivre une aventure intérieure loin de leurs repères habituels. A la bienveillance et à douceur de Corinne répond l'énergie et la détermination d'Alain. Masculin et féminin. Animateurs et guides spirituels. Ce qui est le plus remarquable peut-être ce sont les qualités humaines de deux êtres qui restent totalement disponibles quel que soit le moment, quelle que soit leur état de fatigue. Leur secret: ils parlent langage du coeur.


Quant à mes compagnons de voyage, je leur tire ma révérence. L'écoute, le respect, l'entraide, la bienveillance était toujours au rendez-vous. Lors des moments de partage en groupe (généralement le soir avant de dîner) nous nous sommes nourris de la parole de l'autre, dans la simplicité, dans la différence. Dans le désert ne restent que l'amour et le parler vrai. Et comme le dit un proverbe zen: "Les mots qu'on a pas dit sont les fleurs du silence".

lundi 8 décembre 2008

La caravane des chameaux

Une bosse, un blatèrement, apparaissent les chameaux, nos compagnons de route sans qui cette aventure ne pourrait avoir lieu.


Azelraf, c'est le nom donné communément aux chameaux dans cette région Touareg. En réalité ce sont des dromadaires. Ils sentent fort et sont parfois bruyants, surtout quand on les charge d'au moins cinquante kilos de chaque coté du bât. Sacs de voyage, bâches, tentes, couvertures, ustensiles de cuisine, vaisselle, boîtes de conserve, légumes et fruits, bidons d'eau et d'huile, matelas roulés... tout ce dont nous avons besoin pour vivre en autonomie complète pendant dix jours.


Chargés, une claque ou un claquement de langue les fait se lever. La caravane s'ébranle et les 14 chameaux avancent à la queue leu leu d'un pas lent, ample et balancé . En tête du cortège, Abdelkader tire la longe placée dans la narine droite de l'animal. Parfois il trône fièrement sur le chameau qui ouvre le chemin.
Un long cri plaintif est le signe qu'un chameau est en difficulté. Une charge mal attachée se défait, le chameau rue et se débat de ce sac qui gêne sa marche, provoquant un lent arrêt de tous ses congénères. Il s'agit de baraquer sa bête pour resseller et refaire la charge. Quand tout est rentré dans l'ordre, la caravane peut reprendre la route.
Abdelkader, Abdou, Oussene et Slimane sont chameliers. Ils chargent et déchargent les chameaux à chaque halte, tirent l'eau des puits pour les abreuver, toujours avec lenteur et méthode. Les chameaux boivent dans l'aguelmam, une tenue d'eau naturelle. Parfois cependant il faut creuser dans le sable de l'oued jusqu'à la nappe souterraine.




Les chameaux approchent lentement de leur démarche rendue maladroite par l'entrave qui leur lie les pattes antérieures. Il n'est pas rare de les voir dévorer les branches d'un abser, sorte d'acacia aux épines longues et dures qui offre un abri du soleil. Ils saissisent les rameaux à pleine gueule qu'ils broient entre leurs mâchoires aux dents jaunâtres. Il se nourrissent aussi du fenouil qui pousse un peu partout, en touffes arrondies, sur le talus des oueds, virant du vert tendre au jaune le plus pâle selon la saison. Ceux qui nous accompagnent ont aussi droit à une attention particulière. Pour les récompenser de leur dur labeur, nos chameliers étalent chaque jour une ration de blé tendre ou de dattes pilées.


Avant la tombée de la nuit, le chamelier de garde quitte le campement, une couverture sur les épaules. Il va dormir à l'autre extrémité de l'oued, prêt à rabattre les chameaux vers le bivouac. Car la nuit les chameaux se nourrissent, refont leurs forces pour le lendemain. Ainsi se passe la nuit pour Abdelkader, à sommeiller, à compter les bêtes, à attendre sous les étoiles que le jour se lève enfin. Au matin il revient au bivouac, impatient de retrouver ses amis, de pouvoir réchauffer ses membres engourdis et de boire une première gorgée de thé autour du feu avec ses compagnons.

Quand la situation l'impose (n'est-ce pas Annick!), un chameau dressé reçoit sur le replat avant un tapis de selle (asetfar) et une selle sanglée sous le ventre recouverte d'une couverture. Un pied posé délicatement dans l'encolure (le second permettant de s'équilibrer contre le flan de bête) le cavalier doit s'abandonner aux secousses brutales lorsque le chameau consent à se mettre debout. Mais quel bonheur!

Un jour nous fûmes témoin d'une situation qui nous paru étrange. Alors que l'un des chameaux pleurait sous la charge, amaigri et épuisé, Entayent, sans dire un mot, le défit de son portage, ôta les liens et le laissa derrière nous dans l'oued. Les interrogations allaient bon train. Qu'allait-il devenir? Rejoindrait-il le bivouac par ses propres moyens? Viendrait-on le rechercher à la tombée de la nuit? Nous apprîmes le lendemain de la bouche d'Entayent que le sort de la bête était désormais entre les mains de Dieu. Ou bien elle trouverait seule la force de se reconstruire au fil des semaines à venir grâce à ce que la nature saurait lui prodiguer ou elle succomberait et serait la proie des rapaces. Les carcasses que nous croisons parfois sur le chemin témoignent de la dureté de la vie.

vendredi 5 décembre 2008

Le rituel des 3 thés

Faire un bon thé nécessite du bon thé (vert), de la bonne eau, du sucre, deux théières et quelques petits verres. Préparer le thé est un honneur mais gare à celui qui ne respecte pas les règles. Oussene connaît parfaitement ces règles et c'est lui qui, jour après jour, assure le rituel des 3 thés.


Deux théières prennent place près des braises où chante la bouilloire noire. Les feuilles de thé sont ébouillantées et rincées dans la première. Les feuilles gonflent et mijotent. Dans la deuxième théière, un gros morceau de sucre sur lequel est versé la décoction. Oussene transvase ensuite le thé de la théière dans un verre, puis du verre dans la théière, plusieurs fois de suite, goûtant au passage pour apprécier le dosage.


Le thé est servi trois fois dans de petits verres d'une contenance moyenne de 75 millilitres. Les mêmes feuilles de thé servant aux trois décoctions, la force du breuvage diminue d'autant qu'augmente le dosage en sucre. Oussene verse le thé dans les verres qu'il distribue lui-même à chaque convive. Au passage chacun précise s'il souhaite un verre plein ou un "chouia". Remplir un à un tous ces verres avec la même petite théière semble relever du miracle ou de la grande expérience de l'officiant. Je pose délicatement les lèvres sur la mousse sucrée en prenant soin de ne pas me brûler. Le premier thé de couleur vert ambré est très fort et amer, le plus excitant aussi. Il révèle la qualité de la feuille. Le second, jaune or, moins corsé, est souvent le plus apprécié. Le troisième, plus pâle, a un goût douceâtre. Prendre seulement le premier thé, considéré comme le meilleur, est une grave impolitesse. En revanche, si pour des raisons de santé (gare aux palpitations) vous ne pouvez boire ce premier breuvage, il convient de boire les deux autres. Pour ma part, mon palais délicat a toujours su apprécié ce passage en douceur. J'en rêve encore.



mardi 2 décembre 2008

Nourrir l'âme et le corps

Nourrir le corps pour nourrir l'âme.

Hassi est cuisinier. Sa famille habite dans un petit village à 150 kilomètres de Tanamrasset. Il a 6 enfants, 4 filles et 2 garçons. Toute l'année (sauf pendant les deux mois d'hiver), il accompagne des groupes (à raison d'une semaine sur deux en moyenne) avec Entayent, Slimane, Abdelkader, Oussene et Abdou, ses fidèles compagnons chameliers. Il aime profondément le désert et cela se sent jusque dans sa façon de cuisiner.


Hassi prépare les délicieux repas avec un soin extrême. Colorés, équilibrés, copieux, toujours excellents. Soupes, salades mélangées agrémentées de sardines à l'huile, ragoût de boeuf ou de mouton, couscous, sans oublier la fameuse tagella dont je vous décrirai plus tard la fabrication. Nourrir chaque jour 20 personnes avec une cocotte posée le plus souvent directement sur la braise relève, à mes yeux, de l'authentique exploit. Une chose est certaine, le couteau suisse lui sera plus utile qu'à moi.

- Aliwa! (A la soupe!), clame Entayent en tamahaq.
- Amaclou! (A table!), répète-t-il encore à la cantonade, signalant ainsi que le repas est prêt.

Assis à même le sol ou sur un sac de couchage qui tient lieu de coussin, nous formons un cercle autour de la nappe colorée qu' Entayent a préparé avec le plus grand soin. Une petite manille, d'une couleur différente pour chacun, permet d'identifier là qui appartient le gobelet.


C'est Entayent en personne qui fait le service. Posément, Il distribue les écuelles qui passent de main en main.
- Avec ou sans viande?
- Sans viande pour Daniel, précise le porteur de l'assiette.
- Tanermet Tagit ! (Merci beaucoup!)

Après quelques heures de marche en silence, les langues se délient et les rires sont également au menu.
- Encore de la soupe, Aliwa, encourage Entayent avec son humour habituel.

La fin du repas approche. Le cérémonial du thé peut commencer.

samedi 29 novembre 2008

La marche en silence

Marcher en silence, des heures durant, n'est pas chose aisée, comme le constaterons les plus volubiles. Mais peu à peu le silence impose sa présence. L'attention se fait plus subtile. Le silence extérieur appelle au silence intérieur.


Marcher au rythme de ceux qui nous précèdent demandent aussi quelques ajustements. Selon la taille de la personne, tantôt il faut allonger le pas, tantôt le raccourcir ou diminuer sa vitesse. Quand le rythme est enfin pris, les corps tendent à se rapprocher. Quand le pas se ralentit, le paysage s'offre à nous avec une intensité rare. Rien n'interfère entre soi et la jouissance des couleurs, des senteurs, des sons, de la température, toutes sensations qui nous unissent à ce moment avec la terre que nous foulons sous nos pieds. Me reviennent ces vers d'Alphonse de Lamartine: "Quand tout change pour toi, la nature est la même et le même soleil se lève tous les jours".


Je marche sans effort. Mes pas s'accordent avec la lenteur. La lenteur me va bien. Aller plus lentement permet de voir et d'apprécier pleinement la diversité et la beauté du monde. J'ai besoin de cette lenteur qui parcourt la totalité de l'être. Je me glisse dans l'ombre projetée devant moi. J'observe sa silhouette qui balance de droite à gauche selon les mouvements du terrain avant de revenir au centre. Jamais elle ne me quitte. Tant que le soleil me tourne le dos, elle m'indique le chemin. Lui faire confiance et lui porter l'attention qu'elle ne réclame pas. C'est tout le jeu de l'inconscient qui est ici à l'oeuvre.

Répondant à un signe d'Entayent, le groupe s'est immobilisé. Sans presser le pas je rejoins Bernadette. Entayent va de l'un à l'autre et propose quelques dattes. Un mélange de fruits secs circule de main en main pour le bonheur des organismes en panne d'énergie. Mon attention est attirée par un tout petit caillou blanc, presque translucide, perdu au milieu d'un amoncellement de roches grises. Je le saisis et le donne à ma douce. Il est identique à celui qu'elle avait trouvé la veille sur le chemin. C'est le trésor du jour, le trésor du silence qui est au fond de soi.


Et je lui donnerai un caillou blanc
Et sur ce caillou un nom nouveau
que personne ne sait
sinon celui qui le reçoit

(Extrait de l'Apocalypse de Jean, cité par Christian Bobin dans "L'enchantement simple", Poésie / Gallimard)

jeudi 27 novembre 2008

La force de l'intention

A l'Abbaye Notre-Dame des neiges, chacun des membres du groupe avait fait part de l'intention qui l'animait en participant à ce voyage. Quitter le connu pour l'inconnu, faire le vide, se nourrir, aimer plus et mieux, être en communion avec la nature, partager la vie nomade des Touaregs, faire confiance, rencontrer Dieu, être en Paix, autant de raisons qui donnaient une coloration particulière à notre aventure. Cette intention communiquée à tous allait faire la différence avec les voyages sur catalogue.


Pour ma part, j'ai dit combien la lecture du roman "Désert" de Jean-Marie Le Clézio, il y a 25 ans, m'avait profondément marqué. Plus tard, dans "Gens des nuages", l'écrivain racontait le voyage qu'il avait entrepris sur les traces de la mère de Jemia, sa compagne. "Il n'y a pas de plus grand émotion que d'entrer dans le désert... Ici le temps n'est plus le même". Une phrase de St Exupéry, extraite du Petit Prince, avait aussi laissé son empreinte: "Voici mon secret. Il est très simple: on ne voit bien qu'avec le coeur. Une question, cependant, me taraudait: photos ou pas photos? Mon attention n'allait-elle pas être focalisée par l'image au détriment du vécu intérieur? Les portraits réalisés récemment dans le contexte de mon travail étaient pourtant très encourageants. Je ferais donc un usage modéré de l'appareil photographique. il y aurait des jours avec et des jours sans. Une intention me guiderait : regarder avec mon coeur. J'ai ainsi construit, au fil des jours, un itinéraire photographique en résonance à mon cheminement intérieur.


Chaque matin, avant de s'engager sur les traces d'Entayent, nous formions un cercle à l'endroit que nous allions quitté. Toute notre énergie était centrée sur l'intention du jour donnée par Corinne. Des propositions simples dans leur formulation mais pas toujours aussi évidentes dans le concret du quotidien: simplicité, silence, sensations et rythme de la marche, penser moins pour sentir plus, porter son attention sur ses vérités, aimer tout ce qui nous entoure, s'aimer soi-même, observer ce qui ne change pas au fond de soi. Cette intention était présente en filigrane dans la communication et l'attention portée à chacun. De l'intention à l'attention, il n'y a qu'un pas.