vendredi 20 mars 2009

Un trésor d'expérience et de sagesse

Lorsqu'on est détenteur d'un savoir, d'un savoir-faire, d'une expérience que l'on a soi-même acquise au terme d'un dur labeur, impliquant remise en question, doutes, recherche, ascèse, se pose alors la question de la transmission. Qu'il s'agisse d'artisanat, de travail artistique ou de spiritualité, la question qui taraude tout transmetteur est: Qu'est ce que je veux transmettre? Comment vais-je m'y prendre pour que ce que j'ai moi-même appris puisse être reçu, compris, assimilé par quelqu'un d'autre?


"La transmission selon Arnaud Desjardins" n'échappe pas à la règle. En rédigeant ce livre, vingt cinq ans après "Confidences impersonnelles", Gilles Farcet, collaborateur pendant onze ans d'Arnaud Desjardins et témoin privilégié de la vie de l'ashram pendant toutes ces années, nous fait partager un trésor d'expérience et de sagesse extraordinaire et nous lui en sommes gré. "Il faut que ce soit le livre qui dise, après sa mort, qui était vraiment Arnaud Desjardins", écrivait l'auteur en août 2007. Pari ambitieux. Arnaud Desjardins avait pris soin de préciser: "L'important n'est ni vous ni moi, mais les services que ce livre pourra rendre à d'autres". Pari tenu. Cet ouvrage marquera les esprits et restera, j'en suis sûr, une référence pour tous les chercheurs spirituels soucieux de conduire une réflexion sur l'enseignement, la transmission, et la gestion d'un héritage spirituel.

Dans la première partie du livre, toutes les questions, les interrogations relatives à la nature de l'éveil, son intégration et sa maturation, sur la non-dualité, sur l'appartenance à une lignée, sur la relation maître et disciple, (selon qu'il se situe dans approche directe ou indirecte) ou sur les enjeux délicats que pose la poursuite d'une transmission d'un héritage spirituel sont abordées avec le maître. Sans concessions, sans soumission à la parole du maître, avec parfois même un brin d'impertinence mais toujours avec une grande générosité. Mâ Ananda Mayî, Swami Ranmdas, Chandra Swami, Ramana Maharshi, Khyentsé Rinpoché, Sensei Deshimaru et bien sûr Swamiji Prajnânpad sont les maîtres les plus souvent cités par Arnaud Desjardins qui a eu la chance de les approcher au cours des longs séjours qu'il fit en Inde et au Japon. Sans oublier les maîtres soufis d'Afghanistan ou Lee Lozowick, qui sous ses allures de rockeur, n'en est pas moins l'un de ses plus fidèles amis spirituels.

Toutes celles et ceux qui ont écouté Arnaud Desjardins ont pu apprécié ses talents de pédagogues. Sa manière d'exposer la pratique, en utilisant le plus souvent des exemples empruntés à la vie de tous les jours dans lesquels chacun peut se reconnaître. Sa parole est claire, aussi simple que le sujet l'autorise, précise et toujours pleine de bon sens.

Même si Arnaud Desjardins représente pour beaucoup d'entre nous l'incarnation de la plus haute possibilité de la conscience humaine, celui-ci nous rappelle sans cesse que "les plus hautes vérités métaphysiques sont perceptibles au coeur de l'expérience immédiatement ordinaire". "10% inspiration, 90% perspiration" disait Swamiji Prajnânpad, à un Arnaud encore impatient de progresser sur la voie. L'incompréhensible et mystérieux mouvement de la vie fait le reste. "De toutes les façons, tu ne pourras éviter d'accomplir les actions que tu portes en toi, qui sont dans ta nature", disait en substance Krishna à Arjuna dans la Bhagavad-gîtâ.

Que l'on qualifie le maître d'éveillé, de libéré vivant, qu'il ait atteint l'illumination, le satori, la réalisation suprême, le Soi, (suivant le qualificatif en usage dans différentes voies), importe peu. L'important est qu'il soit établi dans une autre perspective, dans le lâcher -prise absolu, dans l'évidence du "Ici et maintenant, où à chaque seconde suffit son oui" et que son comportement soit en adéquation avec l'enseignement dont il est porteur. A la question posée par un retraitant: Qu’est-ce qu’un sage ? Qu’est-ce qu’un homme libéré ? "C’est un être unifié qui ne doute plus, qui est un avec l’émotion et non plus emporté par elle. C’est un homme libre en paix avec lui-même et avec le monde", avait répondu Véronique Desjardins à la Khanaqa un soir de décembre 2006.

L'association des Amis d'Hauteville compte aujourd'hui plus de deux mille membres. A quatre vingt trois ans, Arnaud Desjardins fait figure de patriarche spirituel. Son rayonnement et sa noble présence ont touché le coeur de ceux qui ont eu la chance de croiser son chemin. Sa capacité à rassembler et à faire vivre ensemble les sensibilités les plus diverses témoignent de son ouverture sur le monde. La liste de ses collaborateurs (anciens et actuels) témoigne de cette diversité des approches et des caractères. L'accueil, au sein même de l'ashram, de courants appartenant à diverses traditions, matérialisés par les lieux de recueillement (chrétien, juif, musulman et tibétain) sont aussi la preuve tangible de cette ouverture du coeur.

L'évolution de la vie de l'ashram, preuve temporelle de la transmission vivante dont Arnaud Desjardins est la figure emblématique, fait l'objet de la deuxième partie du livre.
L'implantation au Bost en Auvergne (de 1974 à 1983) aura été le creuset de ce qui deviendra Font d'Isière dans le Gard (de 1984 à 1994) puis Hauteville en Ardèche (de 1994 à aujourd'hui). A chaque étape de l'évolution de la vie de l'ashram, Arnaud Desjardins a fait preuve de flexibilité pour continuellement s'adapter à la demande et aux besoins des nouveaux arrivants. En ne transigeant jamais sur l'essentiel: sa fidélité à Swamiji Prajnânpad et à l'esprit transmis par son maître, confiant dans le processus de transmission et la poursuite de la lignée.

Le chemin de la maturation intérieure est long et parsemé d'embûches, martèle-t-il à tous ceux qui se mettent en chemin. Toute situation de la vie quotidienne devient l'occasion d'essayer de mettre en pratique l'enseignement reçu. On ne transige pas avec l'essentiel, même s'il est important de respecter la vitesse et la capacité d'intégration de chacun, pourvu que la démarche soit empreinte de sincérité. L'expérience des collaborateurs et leur maturité sur la voie, sera une aide précieuse, parce que plus directement accessible. "Qu'est ce qu'un collaborateur? Quelqu'un qui a suffisamment mûri pour ne plus se faire d'illusions sur lui-même ou le moins possible", rappelle le maître. "Il est un canal, un instrument, un serviteur" qui participe à sa manière à la guérison du monde.

Pour qui veut bien ouvrir son coeur et placer la pratique au centre de son existence, tout devient possible. En août 2008, répondant à des questions au sujet du livre en cours, Arnaud fit cette remarque: "Je n'ai pas le sentiment d'avoir fait quoi que ce soit, sinon accompagner un mouvement irrésistible, m'adapter aux demandes". Puissions-nous un jour pouvoir tenir de tel propos. Ce sera le signe que ce que nous aurons fait de notre vie n'aura pas été vain et que nous pourrons quitter notre enveloppe corporelle définitivement en paix avec nous-mêmes.

J'ai apprécié l'exigence, la précision, l'humilité avec laquelle Gilles Farcet s'est emparé de cette mission certainement très exaltante mais aussi un peu casse-gueule. Jamais il ne cède à la facilité. Sa ténacité dans l'échange donne même parfois le vertige. Comment? Il a osé? Cet ouvrage est passionnant car il met en perspective la nature de l'enseignement, la pratique et le long cheminement du disciple. La qualité d'écriture et la vision d'ensemble servent admirablement le propos. Tout est affaire de préparation, de maturation, comme le rappelle Gilles Farcet et comme le montre si bien ce livre.

PS: Vient également de paraître, aux Editions de la table Ronde: "Spiritualité, De quoi s'agit-il".
Arnaud Desjardins répond aux questions de son fils Emmanuel, l'auteur de "Prendre soin du monde" (cf post du 19/02/2009)